jeudi 13 août 2026

Encore un peu d'histoire

Ça fait longtemps que je ne vous ai pas parlé de la Seconde Guerre mondiale, je trouve. Ça tombe-tu ben? J’ai justement de quoi à vous raconter.

Hier après-midi, avant de me trouver un spot interdit pour stationner la voiture et regarder l’éclipse, j’ai visité le Mémorial 39-45, à Pointe Saint-Mathieu. Et cet après-midi, je suis allée voir l’abri Sadi-Carnot à Brest. Je suis comme concept, je trouve.

Bon, qu’est-ce que l’un et l’autre, me demanderez-vous. V’là les explications.

Le bunker à la Pointe Saint-Mathieu est du connu: c’est un des nombreux blockhaus du Mur de l’Atlantique qui peuplait la côte de la Norvège à l’Espagne). Je les comprends de s'être installés là: on voit la mer et l'entrée vers la rade de Brest. Faque v’là quelques photos du blockhaus de la Pointe Saint-Mathieu, si stratégiquement placé, face à l’océan Atlantique.

 
C'est pas des jokes: les pigeons voyageurs ont vraiment 
été utiles pendant la guerre.
Une maquette

Si les blockhaus du Mur de l'Atlantique sont connus, c'est pas le cas de l'abri Sadi-Carnot. Pendant la guerre, quand les alliés attaquaient, les Brestois devaient se réfugier dans les caves. C’est que la ville est stratégiquement placée et que les Allemands y ont construit une base sous-marine. Peu de gens ont des maisons avec des sous-sols sûrs. C’est pourquoi dès 1941 la société civile a l’intention de construire quatre abris pour permettre aux gens de s’y réfugier. Elle n’aura le temps que d’en construire deux avant que la guerre prenne fin. L’abri Sadi-Carnot (du nom de la rue où il est installé – un ancien président de la République) est l’un d’eux. En 1944, après le débarquement en Normandie, les Américains ont voulu détruire tout ce qui était allemand dans le coin. Alors, ils ont lâché des bombes qui n’atteignaient pas toujours leur cible, disons ça de même. Pour se protéger (parce que les bâtiments étaient en ruines), les gens se réfugiaient dans l’abri Sadi-Carnot, un long couloir sous terre, sans eau, sans air, où il fait froid et humide, avec en prime, les poux, les puces, les maladies, le manque d’hygiène et d’intimité. Le problème, c’est que les Allemands aussi allaient s’y réfugier et comme ils étaient encore les maitres de la place, ils ont réquisitionné les deux-tiers du couloir pour une centaine d’Allemands alors que jusqu’à 400 Brestois s’entassaient dans le tiers restant. Vous avez raison: ce n’est pas juste.

Le siège de Brest en 1944 dure un mois et demi: les Allemands se défendent jusqu’au dernier, les Brestois essaient d’aider les alliés et les Américains bombardent allègrement. Du 7 aout au 18 septembre, la ville est bombardée sans relâche… Quarante-trois jour de bombardements alliés, de tirs d’artillerie, d’incendies volontaires ou non, de batailles de rue. Il reste à peu près 2000 personnes à Brest. Les Allemands vont se rendre le 18 septembre. 

 

Pendant le siège, dans la nuit du 8 au 9 septembre 1944, quelques jours avant la libération de la ville, un terrible accident se produit dans l’abri. Les munitions, entassées dans la partie allemande, explosent (on ne sait pas trop pourquoi). On peut bien se demander ce que des boites de munitions faisaient dans un abri souterrain… mais elles étaient là, contre la convention de Genève et la prudence élémentaire. Les flammes se répandent dans l’abri et des centaines de personnes meurent carbonisées. Quelques-unes vont réussir à s’en sortir vivantes. Dans l’abri, les noms des victimes sont connus (mais on ne connait pas les noms des Allemands, ni même leur nombre), grâce à des Brestois qui ont osé entrer dans l’abri, une fois la ville libérée, pour faire l’inventaire des morts.

L’abri sera retapé pour être utilisé pendant la Guerre froide, comme abri antinucléaire qui, heureusement, n’a pas servi. Aujourd’hui, c’est un lieu de mémoire.

Dans le genre maudite-marde, la ville peine à se reconstruire, avec des petites maisons préfabriquées venues d’Amérique. En juillet 1947, alors que la ville est encore sous le coup des interdictions et du rationnement, un accident du câlisse se produit dans le port: un bateau rempli de paraffine, de nitrate d’ammonium et de pétrole explose. Les débris enflammés se déposent au port, mais aussi sur la petite ville qui essaie de revivre. Il y aura des dizaines de morts sur le bateau, dans le port et dans la ville, et des milliers de blessés. Près de 5000 immeubles et maisons seront détruites. T’sais, quand le sort s’acharne…

J’ai appris cet après-midi que Brest ne pourra jamais avoir un métro souterrain: comme la ville a été détruite, elle a aussi été rasée par les bulldozers à la fin de la guerre afin de la reconstruire. Brest est donc reconstruite «par-dessus» les gravats, les pierres, les roches, les canalisations. Tout ça est «sous » Brest. Pas moyen de creuser autour de tout ça aujourd’hui.

Écoutez la chanson de Jacques Prévert sur la guerre, chanté par Yves Montand... C'est Barbara. J'ai souvent étudié ce poème avec les étudiants. Disons qu'aujourd'hui, ça prend un sens différent. 

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie mais ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N’oublie pas
Un homme sous un porche s’abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t’es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m’en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j’aime
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N’oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abimé
C’est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
De fer d’acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien

1 commentaire:

  1. Merci Julie d'avoir pris le temps de nous raconter l'histoire de Sadi-Carnot et de Brest. Les gents de Brest méritent qu'on se souvienne

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